Tradition et Modernité : Une ambivalence suspecte ? // AL HUFFINGTON POST

Les galeries d’art peuvent être comme des coffres à bijoux. En poussant la porte on entre dans un monde de merveilles. Après les tableaux collages ludiques et subtils de Nadia Jelassi à la galerie Aicha Gorgi lors de son exposition Fatchata, c’est au tour de la Galerie Ghaya de nous enchanter.

Jouons au néophyte, parlons avec le cœur, laissons de côté l’histoire de l’art, le savoir, les grands mots et les grandes phrases. Laissons-nous porter par les couleurs vives et contrastées, par les formes: classiques dans les toiles, déstructurées dans les sculptures. Laissons-nous déranger par ces silhouettes féminines, par ces grandes icônes de déesses d’un autre temps, par ces portraits d’histoire.

Ce qui enchante avant tout dans ce lieu baigné d’une belle lumière est le chatoiement, la vivacité qui émane des œuvres! Elles nous racontent des histoires d’ici et d’ailleurs, des histoires de femme, des histoires de rois déchus. Mériem Bouderbala et Mourad Salem jouent sur l’ambiguïté, les différents niveaux de lecture dans une exposition si justement nommée Ambivalences suspectes!

Nous ne sommes pas toujours dans l’obligation de comprendre, même si la complexité de notre monde veut nous imposer constamment une lecture binaire. Le titre de l’exposition reprend d’ailleurs ce face-à-face: l’ambivalence est la possibilité d’avoir deux lectures contraires et qui plus est suspecte, signifie que cette opposition n’est pas régulière, dérange, nous interroge.

Deux artistes, deux expressions artistiques, deux temporalités: le moderne et le traditionnel, la norme et la créativité mais sans opposition violente mais plutôt deux éléments qui se complètent et se répondent, une manière de voir dans un propos une thèse et une antithèse desquelles émerge une approche définitive, celle de l’artiste.

Les statues des potières de Sejnane sont une figure majeure de l’artisanat tunisien. Ces poupées, sculptures ou statues émergent de la terre dans des postures hiératiques. Mériem Bouderbala s’en empare, leur donne vie, les individualise et les voici qui deviennent des déesses meurtries, parées et adorées. Ensemble sous leur vitrine, elles résument une vision rude et acide du corps de la femme comme objet de tous les extrêmes. Pourtant, malgré la souffrance qui suinte le long de ces corps, on ne peut s’empêcher d’y voir des femmes en majesté.

Elles font face aux toiles de Mourad Salem qui poursuit son travail sur le détournement de l’image. Les gravures anciennes nous offrent des trésors de portraits d’hommes respectables, philosophes et grands penseurs, de face et de trois quarts, inscrits dans des médaillons. Ces gravures sont imprimées sur la toile et l’artiste, sorte d’apprenti sorcier, fait émerger des figures beylicales, clinquantes, insolentes et intemporelles, voisinant avec Mickey Mouse et des sucettes bigarrées.

Ces nouveaux personnages ont plein d’élégance et de distinction un peu surannée.

On quitte cette exposition en étant convaincu que l’histoire de l’art se construit sur des ruptures, des retours en arrière, des passerelles entre différentes expressions artistiques et que tous ces éléments ensemble font que l’art est une partie intégrante de notre histoire collective.

L’exposition Ambivalences suspectes se tient à la galerie Ghaya à Sidi Bou Said jusqu’au 3 avril 2015.

Elsa Despiney // 28 mars 2015

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