Soyez témoin, sauvez le monde // LA PRESSE

«En-quête» est une exposition de photos où il est intéressant de voir à quel point la photo commence à conquérir un public tunisien jusque-là plus intéressé par la peinture.

Sur la caméra que brandit comme un revolver le journaliste de Gerard Rancinan et dont il menace un prisonnier à la tête recouverte d’un journal intitulé «New World», il est écrit cette phrase : «Soyez témoin, sauvez le monde». Cette photo, de par sa dimension monumentale, de par la renommée de son auteur, de par le fait qu’elle ait été choisie pour couverture du catalogue, donne incontestablement le ton à l’exposition. « En- quête » est une exposition de photos que propose la galerie Ghaya, et il est intéressant de voir que la photo commence à conquérir un public tunisien jusque-là plus intéressé par la peinture. On se souvient qu’il y a quelques années, un mois de la photo était organisé par la municipalité de Tunis, on se souvient que les journées de Ghar el Melh avaient acquis une aura internationale. On se souvient que de grandes expositions avaient eu lieu dans de hauts lieux de la médina. Il est vrai que l’Union européenne a organisé des expositions succédant à des résidences d’artistes. Mais tout ceci était, jusque-là institutionnel, et avait d’ailleurs, pour certaines manifestations, disparu. Voir une jeune galerie prendre le risque de réunir un panel de photographes tunisiens et étrangers était courageux et intéressant.

Les photographes réunis appartiennent à différents horizons. Tous, cependant, se sont distingués par la qualité de leur travail, leur implication dans l’actualité, l’acuité et la personnalité de leur regard, et la vision artistique décalée qu’ils offrent.
Gerard Rancinan, puisque c’est lui qui donne le ton, a d’abord travaillé comme reporter photographe, et a collectionné les reconnaissances. A travers une photographie expressionniste qui se veut une transposition d’un regard sur l’époque contemporaine, il conquiert le marché de l’art contemporain, et accède aux plus grandes collections.

Khaled Akil nous vient d’un pays fracassé. Cet autodidacte syrien présente une œuvre poignante : sur une table, couteau, cuillère et fourchettes d’un quotidien paisible côtoient un missile à la terrible innocence. «Ce travail dépeint spécifiquement la vie quotidienne dans les pays du Levant. La guerre est toujours là. Elle fait partie de nos vies, elle se trouve dans les médias…mais reste surtout au centre de nos conversations, autour de la table».

Leila Alaoui, la Marocaine, présente un magnifique ensemble de portraits d’une rare qualité. Son travail explore la construction d’identité, la diversité culturelle et la migration dans l’espace méditerranéen. Elle nous donne à voir les regards, mais aussi les stigmates de ces migrants subsahariens qui quittent leur pays dans l’espoir de traverser la Méditerranée. On est là sur la frange ténue qui sépare le travail de reporter de celui de l’artiste.

Hichem Driss nous dit ce que nous savions déjà, à savoir que le monde marche sur la tête. Scandales religieux, imams soupçonnés, prêches litigieux lui inspirent une série de minarets à l’envers, qui modifient la vision du sacré.
Les dix artistes, chacun selon son regard, son vécu, sa mémoire, son appréhension de la réalité, ont interprété ce thème «d’En-quête», que ce soit de façon anecdotique ou documentaire, artistique, métaphorique ou symbolique. Ils ont tous réussi à allier la mission d’informer au geste esthétique.

Article par Alya HAMZA // 24 novembre 2015

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